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Journalisme : le quatrième pouvoir : critique (02)

Les lessiviers de la presse


Les rares discours, loin d’émanciper les esprits, redoublent cette fermeture : seule est légitime la parole qui légitime.


Celle des invités réguliers : rédacteurs en chef de Paris-Match, de La Croix, de France 2, du Parisien ; celle des PDG de Canal+, RTL, Ouest-France ; celle des directeurs de Télérama, de
L’Express, du Monde, de TF1, de l’Equipe.fr...
Un chassé-croisé de dirigeants, peu enclins à prôner la rébellion, eux qui ont trouvé une place, confortable, au pinacle du « quatrième pouvoir ».


Leurs propos ne remettent pas en cause l’ordre marchand, mais le justifient : « Le seul critère, c’est le
résultat, l’audience ou la vente. »
« Mon patron déclarait
: "Je suis un lessivier de la presse et
je le revendique." »

« Nous ne vendons pas des produits, nous vendons des audiences. » « On est dans l’univers de l’information, donc de la marchandise. » « Tous les titres chez nous doivent être rentables, à hauteur
de 10 % à 15 %. » « Dans les médias, on est dans la même logique que le PDG de Procter. »
«  Le
Monde est une marque, et une marque très forte. » Un
florilège, recueilli au hasard du séminaire « Les médias dans leur environnement ». 


Thème quasiment unique : l’argent. A sens unique : l’argent fait le bonheur des journalistes.
Sa lente invasion de la presse ?
Une fatalité bienfaisante, et aucun intervenant n’incite à critiquer cette tendance. A l’inverse, tous s’en réjouissent, avec une belle unanimité.

Découvrir ce point de vue, celui du sommet, représente un éclairant dévoilement.
Surtout lorsque les masques tombent, sous prétexte qu’
« on est entre nous », que « ça reste en famille », qu’« on peut tout se dire », lorsque le négoce des news cesse de se camoufler « sous le
manteau de la culture, de l’esprit, de la vertu et de la sagesse
  (10) ».
Reste que ces patrons détiennent, au CFJ, le monopole du discours sur le journalisme. Jamais ne sont proposés d’autres modèles que ces bourgeois, satisfaits du monde comme il va et des médias tels qu’ils se font.

Car c’est bien d’un modèle qu’il s’agit. Aux étudiants, à leur suite, de grimper dans la hiérarchie des grands journaux. A eux de bientôt ressembler à ces managers-directeurs. A eux d’adopter ce
langage, sur fond de « coups marketing », de rentablité, de parts d’audience. C’est un dépucelage idéologique que le Centre offre en guise de formation : « Ce que vous êtes naïfs !, s’emporte un enseignant. Les médias, c’est une industrie. On vend du papier comme d’autres vendent des poireaux. »

Que ces jeunes gens se débarrassent de leurs pudeurs et l’envol de leur carrière sera bientôt assuré : « On m’a demandé de vous préparer pour le jour où vous serez chargés du budget d’une rédaction, annonce l’ancien directeur de La Tribune. Ce que je vous souhaite, évidemment. »


Quel est le rôle du journaliste ?
Cette question n’est jamais posée, car elle ne se pose pas : il est là pour s’adapter à la demande du marché.

Quel est le rôle du CFJ ?
Ne pas s’interroger, c’est déjà répondre : il est là pour s’adapter aux besoins des entreprises.


Les responsables s’en vantent, d’ailleurs. A lire leur prose, le Centre se conforme aux « besoins
des recruteurs »
, trouve « une solution à l’inadéquation de l’offre et de la demande »,
sait
« répondre aux évolutions du marché  (11)  », « adapte de façon permanente l’enseignement aux besoins de la profession et des médias  (12)  », « fixe une politique en rapport avec un environnement média en évolution constante  (13)  » afin de « livrer des étudiants
"clés en main"
  (14)  », « polyvalents et immédiatement opérationnels  (15)  ».


Au fil des années 1980 et 1990, cet économisme a progressivement imprégné toutes les formations au journalisme. Mais c’est plus flagrant encore au CFJ, qui est allé plus loin et plus vite dans son ajustement au marché. Un virage libéral, que des circonstances historiques expliquent.

Traditionnellement, le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ)  (16)
était gouverné paritairement, par une moitié de syndicalistes et une autre de patrons.
Au printemps 1998, il y eut un dépôt de bilan, suivi d’une privatisation de fait : RMC,
La Vie du rail, Bayard Presse, France 2, France 3, Le Nouvel Observateur, Hachette, etc., « sauvèrent » alors le CFPJ.

Déjà, les employeurs contrôlaient largement la structure. Via la taxe d’apprentissage, qu’ils choisissaient de verser - ou non - à l’école. Via le recrutement dans leur équipe de nouveaux diplômés, surtout. Désormais, ils décideront directement, puisque TF1, Havas, l’agence Capa, Le
Monde
, Midi libre, France3 entrent au conseil d’administration et placent Pierre Lescure (alors PDG de Canal+) à sa tête.

Dans la trajectoire du Centre, cette faillite a permis une rupture : les gardiens du temple ont été limogés et les archives supprimées.

Si bien que les traditions, et leurs dépositaires, ne sont plus là pour freiner l’ascension de l’argent-roi.
Ce basculement se perçoit dans la pédagogie, avec un savoir-faire techniciste qui éclipse le savoir humaniste ; dans le lieu, avec une bibliothèque rayée des murs ; dans une hausse vertigineuse des frais d’inscription, multipliés par 2,3 en cinq ans. Et jusque dans le  vocabulaire :
le CFJ est devenu le Groupe CFPJ. A l’entrée, une affichette ne parle plus de l’école mais de
« l’accès à l’entreprise ». Quant à la directrice, elle proclame : « La maison mère, qu’entre nous on
appelle holding... »,
et nourrit des ambitions de magnat :
« On étudie, en ce moment, comment se tourner à plein vers le management. » « La SA, on souhaite qu’elle devienne énorme. On veut en faire quelque chose de lourd, de fort, de numéro un. »

Comme dans un miroir grossissant, se découvre au CFJ un reflet des médias, de leurs réflexes, de leurs renoncements. A l’image de journaux cotés en Bourse ou fleurons de groupes industriels, cet établissement d’élite est ravalé par le libéralisme ambiant. Entre ses murs s’enseigne ce journalisme ordinaire, convenu et convenable, sans risque et sans révolte, dépourvu d’espérance mais rentable, qui écrase les rédactions de sa pesanteur.

« Mais c’est terrible ! se rebiffe un élève. Dans cette école, on ne s’épanouit pas du tout. » Le responsable de la première année réplique, amusé : « Mais heureusement ! Vous n’êtes pas là pour vous épanouir. Ce serait un très mauvais service à vous rendre que de vous épanouir. Parce  qu’après, quand vous travaillerez dans les boîtes, il faudra bien vous résigner, après. » Que les
jeunes entrent dans les rédactions déjà vaincus, c’est un louable progrès. Voilà qui leur épargne de futures désillusions et qui évite à leurs employeurs des conflits, des mutineries, des bouffées d’utopie.
Les voilà prêts pour une éternité de publi-reportages, eux qui ont renoncé d’avance. Les voilà mûrs pour des « unes » sur le sexe en été, le salaire des cadres, le marché de
l’immobilier, le palmarès des meilleurs lycées, le classement des grands vins français, eux qui, marchands de phrases cyniques, blasés avant leurs premiers pas, vivront du commerce des mots.



(1) Dominique Marchetti, Contribution à une sociologie des évolutions du champ journalistique dans les années 80 et 90, thèse EHESS, Paris, 1998, p.198. Entre 1990 et 1998, la part des diplômés d’une école agréée parmi les entrants est passée de 8,7 % à 43,8 % dans les agences de presse, de 10 % à 31,8 % dans les quotidiens nationaux, de 40 % à
57,1 % dans les radios nationales et, globalement, de 16,2 %
à 39,8 % dans les médias généralistes.
Devenir journalistes, La
Documentation française, Paris, 2001.

(2) Guide L’Etudiant,
Pour devenir journalistes, Paris, 1998, p.133.
(3) Ana Helena Rossi,
La Professionnalisation des journalistes : les fondements rationnels et sociaux du journalisme, thèse, EHESS, Paris, 1999, p 162.
(4) Dominique Marchetti,
ibid., p 238.
(5) Fondateur du
Monde en 1944 et du Monde diplomatique en 1954.
(6) Ana Helena Rossi,
ibid., p 168.
(7) Cité par Jacques Le Bohec, dans
Les Mythes professionnels des journalistes, L’Harmattan, Paris, 2000, p. 308.
(8) Cornélius Castoriadis, dans un entretien avec Daniel Mermet, sur France-Inter, novembre 1996.

(9) Combat,
19 mars 2001, un quotidien publié par le CFJ durant les municipales.

(10) Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, Seuil, 2001, p.118.

(11)
CFJ-Notre Journal, nos 53 et 54.

(12) Tribune parue dans Le Figaro, 5 septembre 2002.

(13) Ibid.

(14) Jean-Marie Charon, Imprimatur, journal de l’IUT de Bordeaux, septembre 2001, à propos de
l’ensemble des écoles de journalisme.

(15) Guide L’Etudiant, Pour devenir journalistes, op. cit., p.118.
(16) Le CFPJ comprend à la fois l’école (le CFJ) et plusieurs
organismes de perfectionnement.


Voir le courrier
http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/RUFFIN/9931-février 2003

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